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Bonjour visiteurs inconnus! Je vous salue en ce jour de mes 68 ans.

Quand et où suis-je né ? C’était il y a longtemps, dans cette banlieue pauvre et industrielle de Tunis appelée Djebel Djelloud, au terminus du tram N° 10, dans l’usine d’extraction d’huile où mon grand père travaillait. Ma mère a accouché à la maison et je suis né vers 5 heurs du matin, beau bébé de plus de 4 kilos. Que de chemin parcouru depuis cette époque et ce lieu !

Les indiens de l’ile du Bananal appartiennent à la tribu des carajas (ou Karajas) l’un des 15 peuples amérindiens. Vivant au bord du fleuve Araguaia, sur des terres inondables, toute leur vie est rythmée par celle du fleuve et de ses cycles annuels :

  • montée des eaux
  • terres inondées
  • reflux
  • étiage

En période de crue la pêche est difficile; Par contre, lors du reflux et de la saison sèche, les petites mares regorgent de poissons "piègés" dans un espace réduit.

L’univers fluvial fournit aux Karajas tout ce dont ils ont besoin pour vivre: bois pour l’habitat et les pirogues, roseaux pour les flèches utilisées pour la capture du poisson, fibres de palmier pour fabriquer filets et nattes, herbes pour la médecine traditionnelle, colorants naturels et autres matériaux utiles à la confection de multiples objets, peignes, colliers, etc.

Lors de notre visite le chef des Karajas (on dit le "cacique") s’était mis en frais pour les photos (en fait il vit en jeans). Il nous a montré fièrement le réfrigérateur installé dans sa case, offert par les autorités brésiliennes, et qui servait de simple armoire de rangement faute d’électricité (il y avait une option "pétrole" qu’il n’utilisait pas).



En suivant grâce à Internet le devenir de ces populations j’ai appris que les brésiliens, jamais en retard de projets "pharaoniques" envisageaient de transformer un million et demi de kilomètre carrés ( 3 fois la France!) en monoculture de soja destiné à l’exportation notamment vers l’Europe. Déjà la "Trans-amazonnienne" a mis quelque peu à mal le sort de nombreuses tribus indiennes.

Parallèlement, et pour économiser les coûts de transport de cette production de soja, il est prévu de désenclaver ce secteur par l’aménagement de plus de 2500 kilomètres de voies navigables sur trois grands fleuves : Araguaia, Tocantins et Rio das Mortes.

Bref, 20000 indigènes vivant en symbiose avec les fleuves risquent de faire les frais des intérêts économiques internationaux et sont peut-être condamnés au musée.

On me voit sur la photo ci-contre pas peu fier de poser à côté du cacique avec mon chapeau de broussard de l’armée française et la poitrine bardée d’appareils photo et caméra!

 

Il y a des expériences qui marquent dans la vie. Avoir été « désenvoûté » en fait partie. Je vais vous raconter comment cela s’est passé pour moi.

Dans les années 50 mon père travaillait dans une mine de l’ouest tunisien. Comme il n’y avait pas de Lycée digne de ce nom au Kef (la ville la plus proche) je faisais mes études à Tunis, au Lycée Carnot. Mes parents m’avaient mis en « pension » chez la sœur de ma grand-mère, que j’appelais « tata » pour simplifier. Elle était d’origine italienne. Tout le monde l’appelait « Nanuzza » ce qui était un mystère puisque son vrai prénom était « Carmela ». Elle était très superstitieuse. Quand elle jouait au « loto » (oui ça existait déjà !), pour deviner les numéros gagnants elle me demandait les rêves que j’avais faits et les décodait pour les transformer en nombres. Ou bien, quand je m’installais sur le rebord de la fenêtre pour voir passer les gens dans la rue elle me demandait de les décrire. Le crayon à la main, pensive devant sa grille de loto et rêvant aux millions qu’elle n’a jamais gagnés, elle interprétait les signes que le destin lui envoyait. Un petit garçon qui courait en arrivant de la gauche c’était assurément le 12 ! Une vielle femme en noir imposait de jouer le 17.(Je dis ça comme ça au hasard, je ne voudrais surtout pas être responsable de votre prochaine grille !)

Elle recevait de temps en temps une amie qui lisait l’avenir dans les cartes. J’étais fasciné par ces cartes qui n’avaient rien des simples cartes à jouer. C’étaient de vrais tarots divinatoires, avec des personnages colorés et fantastiques, dont certains représentaient le diable, avec ses cornes, sa queue et ses sabots, ou la Mort avec sa grande faucheuse poursuivant des hommes terrorisés. La vieille tireuse de cartes s’appelait Bertha. Contrairement à son homonyme de la guerre de 14, elle n’était pas vraiment grosse ! C’était même le contraire. La description la plus simple que je pourrais en faire et de vous souvenir de la vielle sorcière qui vient empoisonner Blanche Neige pendant que les 7 nains sont au boulot.

L’année de mes 13 ans (encore un nombre magique !) j’ai eu quelques problèmes de santé. Plusieurs rhumes consécutifs, dus probablement à mes escapades dans les montagnes du bled tunisien pendant les vacances de Noël, et surtout deux « orgelets » consécutifs avaient persuadé ma tante que quelqu’un m’avait jeté le « mauvais œil ». En italien on dit : « il mal’occhio » et le fait de l’envoyer se dit « la jettatura ». Elle soupçonnait la voisine du premier étage, qu’elle détestait, et dont les sourires qu’elle m’adressait lui faisaient craindre le pire ! Dans de telles circonstances une opération de « désenvoûtement » s’imposait. Or, heureusement, la vieille Bertha ajoutait à ses compétences de cartomancienne celles de savoir enlever le mauvais œil.

Je me souviendrais toute ma vie de ma visite chez la vieille sorcière ! Bertha était pauvre. Ses talents ne devaient pas lui rapporter gros. Elle habitait sur la terrasse d’un petit immeuble, au centre de Tunis, dans une « buanderie » que le propriétaire avait du lui concéder à l’issue de quelque tractation secrète et dans laquelle la main du diable avait du intervenir. Beaucoup de maisons en Tunisie (et en Afrique du Nord en général) sont surmontées de toits en terrasse. C’est généralement le domaine des femmes (et des enfants), consacré aux lessives, au linge qui sèche au soleil, et aux confidences que les femmes se chuchotent à voie basse pour que les enfants n’entendent pas, sur leurs amours passées ou à venir.

 

            Les terrasses à Tunis

 

C’est aussi le domaine des chats que l’on nomme si justement de « gouttières ». Bertha en avait des quantités, attirés par ses restes de repas qui, si j’en jugeais par les nombreuses boites dispersées sur la terrasse, devaient se composer essentiellement de sardines à l’huile. La buanderie qui lui tenait lieu de chambre, de cuisine et de cabinet de travail, était petite. En fait il n’y avait de la place que pour un lit et une table. Je me souviens d’un détail incongru : sur le sommier du lit étaient posés au moins trois matelas superposés, ce qui donnait au lit une hauteur considérable et devait transformer le coucher en opération d’escalade.

Avant de procéder au désenvoûtement Bertha voulait s’assurer de la réalité du besoin. N’allez pas croire qu’on peut procèder à un exorcisme à la légère ! Il ne faut opérer qu’à bon escient et après un diagnostic sûr. Pour ce faire, Bertha prit une assiette, y versa un peu d’eau puis quelques gouttes d’huile. Comme les « yeux » qui surnagent sur un bouillon de poule au pot, les taches d’huile se promenèrent au hasard sur la surface du liquide, et s’agglomérèrent en formes arrondies irrégulières. Après examen de leur dispositions relatives Bertha assura ma tante qu’elle avait bien fait de venir car « ce petit a reçu le mauvais œil ». C’est là que commença l’opération proprement dite de désenvoûtement.

Bertha prit d’abord un couteau, ce qui causa ma première frayeur. J’étais à la fois terrorisé et curieux de savoir. Elle promena le couteau au-dessus de ma tête, sans doute (c’est du moins l’interprétation que j’en fis) pour couper les fils qui me reliaient au destin funeste que les taches d’huile lui avaient révélé. Ce faisant elle psalmodiait quelques mots incompréhensibles dans une langue qui ne ressemblait pas à de l’italien. (Je suppose que c’était un dialecte sarde aux étranges sonorités). Après de longues minutes qui me parurent interminables et pendant lesquelles j’essayais d’avoir un comportement digne et courageux, Bertha s’empara d’une aiguille à coudre ! Je fus pris d’un accès de terreur. Un instant j’imaginai que cette vieille folle allait me crever mon orgelet pour en extraire le pus ! Je repense rétrospectivement à cette scène et je m’imagine dans la peau de quelqu’un qu’on soumet à la torture ! Si on m’avait demandé d’avouer que j’avais volé la Joconde je l’aurais fait immédiatement ! Les mains de Bertha brandissant l’aiguille brillante s’approchèrent de mon œil. Je crois que j’ai hurlé.  On me rassura. On ne me voulait aucun mal ; au contraire ! La mélopée étrange recommença pendant que l’aiguille dessinait des croix devant mon orgelet, dangereusement prés ! Le rituel se poursuivit ainsi pendant un temps qui me parut très long.

Bertha assura ma tante que tout allait rentrer dans l’ordre. Pour faire bonne mesure elle lui offrit quelques gousses d’ail que ma tante devait accrocher derrière la porte de l’appartement, juste à coté des rameaux d’oliviers bénis à l’époque de Pâques (précisément aux rameaux).

C’est ainsi que j’échappais (sans doute provisoirement…) au Destin et c’est grâce à cela que je suis en mesure aujourd’hui de vous conter cette histoire.

 

Diaporama sur l’ile de Bananal

En 1971 mon père, qui travaillait alors au Brésil, organisa une expédition dans l’ile du Bananal.

Voici un petit extrait de mon album personnel. (Cliquez sur le bouton "Play" du visualiseur)

Photo 1 : dernier poste d’essence avant d’entrer dans la forêt. Au retour c’est dans ce poste que Joao est mort, brûlé.



Photo 2 : Plus de route, on passe à gué.

Photo 3: Arbre en fleur dans le sertao

Photo 4: La pêche à la traine

Photo 5: Echantillon des poissons (ventre orange = Piranha; rayé = Tucunaré)

Photo 6: Aruanas

Photo 7: poisson cuirassé ("abutuado" en brésilien)

Photo 8: Rio Javahe

Photo 9: Lessive et bain (au mileu des piranhas)

Photo 10: Les enfants participent aux tâches ménagères

Photo 11: Coucher de soleil sur la lagune du Bananal



Musique : extrait de la Suite populaire brésilienne de Villa-Lobos.

 

 

Joao





L’expédition fut endeuillée par la mort accidentelle de Joao, le chauffeur du camion qui transportait le matériel de l’expédition. Au retour, alors qu’il faisait une halte, il a accidentellement mis le feu à ses vêtements.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Brésil est un pays bizarre, où certaines choses bougent très vite (la politique, les taux d’intérêts) et d’autres sont comme figées dans le temps. Le pays n’avait pas de structures touristiques en 1971, en dehors de Rio et des états du Sud, plus riches. Aujourd’hui un effort est fait en direction des états du Nord. Voici un lien sur un site dédié au Tocantins, état créé en 1989 : cliquez ici . A l’époque la situation des indiens carajas n’était pas enviable, malgré la protection de la FUNAI (Fundaçao National dos Indios). Les indiens étaient poussés à quitter la forêt et à se rassembler dans des villages "modernisés". En fait les huttes avaient des toit en tôles ondulées ce qui n’était évidemment pas l’idéal sous le soleil des tropiques. Le chef ("cacique") caraja nous avait fait visiter fièrement sa hutte. Le gouvernement lui avait offert un réfrigérateur qui ne fonctionnait pas faute de courant et dont il se servait comme armoire de rangement pour les objets qu’il vendait aux quelques touristes de passage. Apparemment leur situation est encore critique si j’en juge par cet article de janvier 2004.

Le chef des Karajas en 1971

(Lancer la vidéo en cliquant sur "Play")

Voici quelques images du chef des carajas en 1971. La qualité médiocre s’explique parce c’est une copie video d’un film en 8 mm de ma collection . Je l’ai obtenue en filmant la projection sur un miroir à 45 degrés et en la capturant par une caméra numérique. Ces quelques images montrent l’attitude fière de cet homme et dénote sa qualité de chef. Souhaitons longue vie aux indiens d’Amérique !

 

 

 

Voici un petit film monté par Sylvain, montrant les "acros de Sylvain et son pote Julian"